La durabilité est passée de la marge au cœur de la stratégie immobilière suisse. Ce qui n'était au départ qu'un assortiment de labels et d'initiatives volontaires est devenu une discipline fondée sur des données qui façonne les évaluations, la planification des investissements et l'évaluation des risques dans les portefeuilles institutionnels. Les facteurs sous-jacents sont clairs. Selon l'Office fédéral de l'environnement et l'Office fédéral de l'énergie, le secteur du bâtiment est responsable d'environ 25 % des émissions de gaz à effet de serre et de 40 % de la consommation finale d'énergie en Suisse. Avec le durcissement de la politique climatique et l'augmentation des coûts de l'énergie, la performance environnementale n'est plus un attribut secondaire, mais un facteur opérationnel et financier.
Le défi structurel réside dans le parc immobilier du pays. La Suisse compte encore près de 900’000 bâtiments chauffés à l'énergie fossile. Environ 1,8 million d'unités résidentielles ont été construites avant 1980, et nombre d'entre elles ne répondent pas aux normes énergétiques actuelles. Le taux de rénovation annuel d'environ 1 % reste bien en deçà des 2 à 3 % que les spécialistes de l'énergie considèrent comme nécessaires pour atteindre l'objectif de zéro net fixé par le Conseil fédéral pour 2050. Ce retard se reflète de plus en plus dans les processus de due diligence, la planification des rénovations et les scénarios d'évaluation à long terme. Les investisseurs ont de plus en plus besoin de données fiables et de méthodologies cohérentes pour comprendre le profil environnemental de leurs biens.
Les cadres normalisés remodèlent la transparence des marchés
La demande de clarté a accéléré la mise en place de cadres de durabilité communs. Les indicateurs environnementaux publiés par l'Asset Management Association Switzerland définissent la manière dont la consommation d'énergie, les émissions, la combinaison de vecteurs énergétiques et la couverture des données doivent être enregistrées. Ils fournissent un vocabulaire commun qui était largement absent il y a dix ans.
La méthodologie développée par la Real Estate Investment Data Association renforce ce point de vue avec un benchmark CO2 basé sur la consommation et construit à partir de données réelles mesurées. Le benchmark est devenu un point de référence pour les investisseurs institutionnels qui cherchent à comparer les actifs et les portefeuilles.
Swiss Sustainable Finance ajoute une couche supplémentaire avec son questionnaire, qui structure les informations sur le développement durable au niveau du produit. Ensemble, ces cadres offrent un degré de transparence que de nombreux investisseurs avaient auparavant du mal à atteindre en interne.
Ces normes ne sont pas de simples outils de reporting. Elles obligent les propriétaires d'actifs à identifier les lacunes en matière de comptage, de mesure et de documentation. Les taux de couverture des données sont devenus un point de vigilance, car des ensembles de données incomplets conduisent à des bases de référence faussées et à des conclusions erronées sur le potentiel de réduction.
La qualité des données comme base pour des stratégies de décarbonisation crédibles
Les investisseurs institutionnels s'engagent de plus en plus à atteindre des objectifs d'émissions à long terme, mais la crédibilité de ces objectifs dépend des données sous-jacentes. Les voies de réduction doivent être fondées sur des chiffres de consommation qui résistent à un examen minutieux. Ils nécessitent également des étapes intermédiaires, des calendriers de rénovation, des plans d'investissement et des priorités claires pour les mesures d'efficacité.
Des études menées par Wüest Partner et l'Office fédéral de l'énergie montrent qu'il existe un potentiel important de réduction de la consommation d'énergie dans les bâtiments anciens, mais les gains varient considérablement en fonction du type de bien et de la période de construction. La précision est donc de mise. Les décisions doivent être basées sur les économies d'émissions attendues par franc investi, et non sur des hypothèses générales. Sans une structure de données cohérente, ce type d'analyse est difficile à réaliser.
En pratique, cela signifie que la durabilité est devenue indissociable de la gestion opérationnelle. Le contrôle de la consommation d'énergie, le suivi des performances, la comparaison avec les critères de REIDA et l'alignement des cycles de rénovation sur les objectifs d'émissions font désormais partie de la gestion quotidienne du portefeuille.
Émissions sur l'ensemble du cycle de vie et essor de la construction circulaire
La consommation d'énergie opérationnelle n'est qu'un aspect de la question. L'attention se déplace vers une perspective de cycle de vie complet. Des recherches menées par l'ETH Zürich et l'Office fédéral de l'environnement montrent que le carbone incorporé provenant de la construction, de la rénovation et de la démolition peut représenter de 50 à 80 % des émissions totales pour les bâtiments modernes et efficaces sur le plan énergétique. Cette constatation a des conséquences importantes. La démolition n'est peut-être pas l'option la plus efficace sur le plan climatique, même si les performances opérationnelles s'améliorent dans la nouvelle structure. De nombreux investisseurs examinent désormais de plus près les scénarios de rénovation et prennent en compte les cycles des matériaux et les stratégies de réutilisation dans leur planification.
Les considérations environnementales vont au-delà du carbone. La biodiversité, la gestion de l'eau et la réduction de l'imperméabilisation des sols sont de plus en plus évaluées dans les projets de développement. Les éléments sociaux, tels que l'accessibilité et l'inclusion d'espaces communs, influencent l'attractivité et la résilience à long terme des propriétés résidentielles et à usage mixte. Ces dimensions élargissent l'optique de l'investissement et répondent à une attente croissante selon laquelle l'immobilier doit contribuer à la qualité environnementale et sociale, et pas seulement aux rendements financiers.
Les risques climatiques en tant que variables financières
Les risques climatiques physiques sont désormais pris en compte dans les calculs financiers. Le Centre national pour les services climatiques prévoit que le nombre de jours d'été dépassant 25°C pourrait doubler d'ici 2060 dans certains scénarios, tandis que les précipitations extrêmes pourraient augmenter de 20 % d'ici 2070. Ces changements affectent la demande de refroidissement, les systèmes de drainage et les risques d'assurance. Ils influencent également l'endroit où les capitaux doivent être déployés pour maintenir la performance des bâtiments.
Les risques liés à la transition sont tout aussi importants. Les analyses immobilières d'UBS et du Credit Suisse soulignent que les biens immobiliers qui ne sont pas alignés sur les futures normes réglementaires sont confrontés à des coûts d'exploitation plus élevés, à un risque d'inoccupation accru et à des ajustements de valeur potentiels. Les données internationales de MSCI et JLL indiquent des décotes de 5 à 15 % pour les actifs qui ne répondent pas aux nouvelles exigences en matière de durabilité. Ces développements renforcent le lien entre la durabilité et les résultats de l'évaluation.
Pourquoi la durabilité est à la base de la résilience et de la valeur à long terme
Les bâtiments durables ont tendance à générer des coûts d'exploitation plus prévisibles, moins de dépenses d'investissement imprévues et une demande plus forte de la part des locataires. Sur les marchés urbains suisses, où les contraintes de l'offre favorisent déjà une occupation stable, les immeubles efficaces présentent souvent des risques d'inoccupation encore plus faibles.
Pour les investisseurs institutionnels à long terme, ces caractéristiques se traduisent par une résilience financière. La durabilité réduit l'exposition à la volatilité des prix de l'énergie, au durcissement de la réglementation et aux perturbations liées au climat. Elle permet également une modélisation plus précise des flux de trésorerie, puisque les besoins de rénovation et les coûts opérationnels peuvent être alignés sur les objectifs d'émissions et les attentes réglementaires.
Des outils numériques pour une prise de décision cohérente
Le volume de données liées au développement durable dans les portefeuilles immobiliers ne cesse de croître. Les organisations gèrent des milliers de points de données à travers les compteurs d'énergie, les dossiers de rénovation, les calculs d'émissions, les évaluations du cycle de vie et les projections de risques climatiques. La consolidation de ces informations nécessite des outils numériques capables de présenter divers ensembles de données au sein d'une structure analytique cohérente. Les technologies modernes sont conçues pour représenter ces paysages de données et aider les investisseurs à identifier les interventions nécessaires et les mesures qui auront le plus d'impact. L'objectif est de passer de données fragmentées à des décisions stratégiques cohérentes.
Un marché qui entre dans une nouvelle phase de responsabilisation
L'immobilier suisse connaît un changement structurel. La durabilité est intégrée non pas comme un label externe, mais comme un ensemble d'indicateurs quantifiables qui influencent la stratégie des actifs, la gestion des risques et l'évaluation. La montée en puissance des cadres normalisés, l'accent mis sur les émissions sur l'ensemble du cycle de vie et la disponibilité croissante des données sur le risque climatique sont en train de remodeler le mode de fonctionnement des investisseurs.
La Suisse dispose de l'infrastructure institutionnelle et des outils méthodologiques nécessaires pour faire progresser cette transition. Le défi consiste désormais à aligner les cycles de rénovation, la planification des investissements et la gestion opérationnelle sur les objectifs de décarbonisation à long terme. Dans un marché où la crédibilité repose sur des progrès mesurables, la durabilité est devenue un facteur décisif pour déterminer quels actifs resteront compétitifs dans les décennies à venir.
Références (APA)
- Association suisse de gestion d'actifs. (2023). Indicateurs environnementaux pour les produits de placement immobilier. https://www.amas.swiss
- Office fédéral de l'énergie. (2023). Schweizerische Gesamtenergiestatistik. https://www.bfe.admin.ch
- Office fédéral de l'énergie. (2023). Perspectives énergétiques 2050+. https://www.bfe.admin.ch/bfe/en/home/policy/energy-perspectives.html
- Bundesamt für Umwelt (Office fédéral de l'environnement). (2023). Inventaire des gaz à effet de serre en Suisse. https://www.bafu.admin.ch
- ETH Zürich. (2022). Embodied carbon in buildings : lifecycle assessment research. https://ethz.ch
- JLL. (2023). Global ESG valuation impact report. https://www.jll.com
- SCI. (2022). ESG et performance de l'évaluation dans l'immobilier. https://www.msci.com
- Centre national pour les services climatologiques. (2018). Scénarios climatiques CH2018. https://www.nccs.admin.ch
- Real Estate Investment Data Association. (2023). REIDA CO2 Benchmark and methodology. https://www.reida.ch
- Finance durable suisse. (2023). Étude de marché sur l'investissement durable en Suisse. https://www.sustainablefinance.ch
- UBS. (2023). Real Estate Focus Switzerland. www.ubs.com
- Partenaire Wüest. (2023). Immo-Monitoring. https://www.wuestpartner.com