Crédit Privé en Suisse : la Sélectivité et la Documentation Deviendront Déterminantes en 2026

Le crédit privé en Suisse entre dans une phase plus sélective. Cette analyse explique pourquoi la discipline en matière de souscription, la documentation et la transparence détermineront les résultats jusqu'en 2026.

Selon les estimations de Preqin, de la Banque nationale suisse et du Crowdfunding Monitor Switzerland, les crédits privés liés à des emprunteurs suisses et à des canaux d'origination basés en Suisse s'élèveront à plusieurs dizaines de milliards de francs d'ici 2024, combinant les fonds de dette privés nationaux, les prêts directs transfrontaliers et le financement des PME par l'intermédiaire de plateformes. Dans le même temps, les actifs mondiaux sous gestion dans le domaine du crédit privé devraient dépasser les 2 000 milliards de francs suisses d'ici 2025. Dans ce contexte, la Suisse entre dans une phase où la pertinence du crédit privé ne se mesure plus uniquement à l'aune des taux de croissance, mais aussi à la capacité des normes de souscription, de la qualité de la documentation et de la transparence à résister à des conditions financières plus strictes.

Un marché du crédit toujours dominé par les banques, mais qui n'est plus uniquement façonné par elles

Le système suisse de crédit aux entreprises reste structurellement dominé par les banques. Cela est souligné à plusieurs reprises dans le rapport sur la stabilité financière de la Banque nationale suisse, qui continue de décrire les banques nationales comme bien capitalisées et résilientes. Pourtant, ces mêmes rapports montrent que les prêts aux entreprises non financières ont augmenté plus lentement que le PIB nominal depuis 2022, malgré une activité économique stable. La hausse des taux d'intérêt et le durcissement de l'évaluation des risques n'ont pas éliminé l'offre de crédit, mais ils ont accentué la différenciation entre les prêts bancaires standardisés et les situations nécessitant des structures sur mesure.

Cette distinction est particulièrement pertinente dans une économie dominée par les petites entreprises. Selon l'Office fédéral de la statistique, les PME représentent 99,7 % des entreprises suisses et environ 67 % de l'emploi total. Beaucoup d'entre elles sont rentables et financées de manière prudente, mais elles ne correspondent pas toujours aux modèles requis pour obtenir un crédit bancaire traditionnel, en particulier dans les cas de succession, d'acquisition, de scission ou d'investissement de croissance avec des flux de trésorerie irréguliers. Le crédit privé comble de plus en plus ce vide, non pas en remplacement des banques, mais en tant que canal complémentaire où la rapidité, la flexibilité de structuration et la certitude d'exécution ont une valeur économique.

Les incitations réglementaires ont créé un espace durable pour les prêts non bancaires.

L'expansion du crédit privé n'a pas commencé avec le récent cycle de resserrement. Elle trouve son origine dans les changements réglementaires qui ont suivi la crise financière mondiale. Le renforcement des exigences en matière de fonds propres et de liquidités prévu par Bâle III a modifié la rentabilité de certains types de prêts aux entreprises figurant dans les bilans des banques. Même en Suisse, où la culture du risque a toujours été conservatrice, ces incitations ont réduit l'appétit pour les prêts à effet de levier ou hautement personnalisés.

Les fonds de crédit privés et les prêteurs directs ont réagi en proposant des solutions de financement bilatérales pouvant être adaptées à chaque emprunteur. Ce modèle offre des spreads plus élevés en échange d'un contrôle plus strict de la part des prêteurs, d'une documentation plus complète et, dans de nombreux cas, de garanties qui seraient impossibles à obtenir dans le cadre de structures bancaires syndiquées. Pour les entreprises suisses de taille moyenne, en particulier celles qui opèrent à l'international, ce compromis s'est souvent avéré acceptable. Pour les investisseurs, cela a permis d'accéder à des actifs générateurs de liquidités dont le profil de risque dépend moins de la liquidité du marché que de la discipline contractuelle.

La croissance mondiale a fait du crédit privé une allocation courante.

Le marché suisse ne peut être analysé indépendamment des tendances mondiales. Selon PitchBook, les actifs mondiaux sous gestion dans le domaine du crédit privé ont dépassé 1 700 milliards de dollars en 2023 et devraient dépasser 2 000 milliards de dollars d'ici 2025, les projections à plus long terme approchant les 4 500 milliards de dollars d'ici 2030. Cette expansion a été alimentée par la demande institutionnelle de rendement, l'exposition aux taux variables et la diversification hors des marchés obligataires publics.
Le comportement des institutions suisses s'inscrit dans cette tendance. Selon l'Office fédéral de la statistique, les actifs des caisses de pension s'élevaient à environ 1 210 milliards de francs suisses en 2024, et les placements alternatifs représentaient environ 16,1 % des portefeuilles, contre 12,8 % en 2018. La dette privée a acquis une place stable dans cette allocation, reflétant ses caractéristiques de revenu et sa volatilité à la valeur de marché inférieure à celle des actions. Ce qui a changé, ce n'est pas le rôle stratégique du crédit privé, mais l'attention portée à la manière dont il est exécuté.

Les tensions sur les marchés mettent en évidence une dispersion plutôt qu'une faiblesse systémique

Les récents défauts de paiement et restructurations ont mis en évidence les faiblesses de certaines parties du marché du financement à effet de levier. Des cas tels que Tricolor Holdings et First Brands Group ont occupé une place importante dans les commentaires sur le marché. Comme l'ont souligné les analyses des gestionnaires d'actifs et des agences de notation, notamment Moody's, la majorité des pertes dans ces situations se sont concentrées sur le marché des prêts syndiqués et les structures CLO, plutôt que sur les prêts privés bilatéraux accordés de manière prudente.

Cette distinction est importante pour la Suisse. Elle souligne que le “ crédit privé ” n'est pas une classe d'actifs homogène. Les différences de performance sont de plus en plus déterminées par les niveaux d'endettement, la protection des clauses restrictives, la force exécutoire des garanties et la capacité du prêteur à intervenir rapidement. Les données de Moody's montrent que les taux de défaut dans le crédit privé européen restent inférieurs à ceux observés dans les prêts syndiqués à grande échelle, mais que la dispersion s'est accrue. Pour les investisseurs, cela a détourné l'attention des rendements moyens vers la structure et la gouvernance au niveau des transactions.

Les prêts garantis de premier rang restent le cœur de métier en Suisse

En Suisse, les prêts directs garantis de premier rang continuent de dominer l'activité de crédit privé. Ces prêts occupent généralement la première place dans la structure du capital, sont garantis par les actifs de l'emprunteur et comprennent des clauses restrictives destinées à détecter rapidement toute détérioration. Les taux variables ont augmenté les coupons nominaux dans un contexte de taux élevés sans prolonger le risque de duration.

Preqin estime que les stratégies de dette privée axées sur la Suisse ont levé environ 4,8 milliards de francs suisses en 2024, les prêts garantis de premier rang représentant la majorité des nouveaux capitaux. La qualité des emprunteurs a été un facteur clé. Les entreprises suisses de taille moyenne affichent généralement un endettement modéré, une génération de trésorerie stable et une gouvernance relativement solide, qu'elles soient familiales ou soutenues par des sponsors expérimentés dans le domaine du capital-investissement. Les prêts garantis par des actifs et les dettes liées aux infrastructures ont également suscité de l'intérêt, bénéficiant de flux de revenus prévisibles et d'une protection contractuelle.

Le crédit privé se rapproche du financement de la croissance

Le crédit privé n'est plus réservé aux entreprises matures et génératrices de trésorerie. La réévaluation des actions de croissance depuis 2022 a accru son intérêt pour un sous-ensemble d'entreprises en phase de croissance. Les investissements dans les start-up suisses ont fortement diminué par rapport au pic atteint en 2021-2022. Selon les sources, le total des investissements en 2024 s'est situé entre environ 2,3 et 3,3 milliards de francs suisses, selon Startupticker.ch, Swissnex et le Swiss Venture Capital Report, la baisse se concentrant sur les tours de financement de phase avancée.

Dans le même temps, la Suisse continue d'afficher une forte capacité d'innovation. L'Office fédéral de la statistique fait état de dépenses annuelles en recherche et développement d'environ 25 milliards de francs suisses, soit 3,4 % du PIB, ce qui représente l'un des ratios les plus élevés au monde. Les données du Fonds européen d'investissement indiquent un délai médian de sortie de 9,3 ans pour les entreprises suisses financées par du capital-risque. Dans ce contexte, la dette de capital-risque, le financement basé sur les revenus et d'autres instruments de crédit hybrides ont gagné en importance. Ils permettent aux entreprises ayant des revenus récurrents et une visibilité crédible de prolonger leur piste d'atterrissage sans accepter des tours de financement en actions fortement décotés. Pour les prêteurs, ces structures augmentent le risque par rapport aux prêts seniors traditionnels, ce qui renforce l'importance de la documentation et du suivi.

Les plateformes transforment le crédit privé en titres plus petits et réglementés.

Une caractéristique déterminante de la Suisse est le rôle joué par les plateformes numériques réglementées dans l'élargissement de l'accès au crédit privé. En vertu de la FinSA et de la FinIA, ces plateformes opèrent dans un cadre réglementaire clair qui met l'accent sur la transparence et la protection des investisseurs. Le Crowdfunding Monitor Switzerland publié par la Haute école spécialisée de Lucerne fait état d'un volume total de financement participatif en Suisse de 558,7 millions de francs suisses en 2023. Sur ce montant, 398,1 millions de francs suisses concernaient le crowdlending, principalement des prêts aux PME et aux consommateurs. Bien que les volumes aient diminué d'une année sur l'autre, environ 36 plateformes domiciliées en Suisse étaient actives au début de l'année 2024.

Ces chiffres restent modestes par rapport aux marchés institutionnels du crédit privé, mais ils sont suffisamment importants pour démontrer que l'accès n'est plus réservé aux grands fonds. Pour les investisseurs privés, le crédit négocié sur des plateformes offre une diversification et une exposition directe, mais il suscite également des attentes en matière de reporting, de divulgation des clauses restrictives et de surveillance du portefeuille. Sur un marché plus sélectif, les plateformes sont moins jugées sur la croissance de leur volume que sur la robustesse de leurs processus de création et de surveillance.

Le comportement des investisseurs converge entre les segments


Les investisseurs institutionnels restent les principaux fournisseurs de capitaux privés, mais les modèles d'accès convergent. PitchBook rapporte que les véhicules de crédit privés semi-liquides et à durée indéterminée ont levé 86,4 milliards de dollars à l'échelle mondiale au premier semestre 2025, contre 57,4 milliards de dollars au cours de la même période en 2024. Ces structures visent à élargir l'accès tout en conservant une discipline de souscription.

Les investisseurs privés et les family offices suisses s'inscrivent de plus en plus dans cette tendance. L'attrait réside dans les distributions régulières de liquidités et la faible corrélation avec les marchés cotés, associées à un degré de transparence que les fonds fermés traditionnels n'offrent pas toujours. Le compromis est le risque lié à la gestion de la liquidité, qui confère une importance supplémentaire aux pratiques d'évaluation et aux contrôles des rachats.

La liquidité et les marchés secondaires gagnent en importance

Bien que le crédit privé ne soit pas axé sur la sortie comme l'est le capital-investissement, la gestion de la liquidité est devenue plus visible. Evercore estime le volume du marché secondaire européen à environ 130 milliards d'euros en 2024. Les actifs suisses y sont de plus en plus présents, même si les chiffres précis ne sont pas divulgués. Les transactions secondaires permettent aux investisseurs de rééquilibrer leurs portefeuilles et de gérer la duration, réduisant ainsi leur dépendance vis-à-vis des hypothèses de détention jusqu'à l'échéance.

Les mécanismes secondaires activés par la plateforme contribuent également à la flexibilité en permettant des sorties partielles et des ajustements de portefeuille. Ces évolutions sont progressives plutôt que transformatrices, mais elles reflètent un marché en pleine maturation où la liquidité est gérée plutôt que supposée.

La réglementation et les politiques publiques renforcent la confiance

La stabilité réglementaire de la Suisse reste un avantage comparatif. Contrairement à certaines juridictions de l'UE, la Suisse a évité les interventions brutales affectant les structures de crédit privé. Les exigences en matière de durabilité et de transparence ont été introduites progressivement, codifiant en grande partie les pratiques existantes parmi les prêteurs professionnels. Le soutien public à l'innovation, par le biais d'instruments tels qu'Innosuisse, renforce indirectement les profils de crédit des emprunteurs et soutient le financement à un stade avancé.

La sélectivité devient le critère déterminant

À mesure que le crédit privé arrive à maturité, la sélectivité est passée du stade de la rhétorique à celui de la nécessité. Concrètement, cela se traduit par des hypothèses prudentes en matière d'effet de levier, des clauses restrictives qui fournissent des alertes précoces plutôt que des garanties cosmétiques, des garanties qui peuvent être exécutées dans toutes les juridictions et des rapports qui permettent aux investisseurs d'évaluer les performances en continu. Les défauts de paiement sont des processus plutôt que des événements, et leurs résultats dépendent de la préparation et de la gouvernance.

Pour la Suisse, l'implication est claire. Le marché du crédit privé à l'approche de 2026 ne sera pas défini par un retour à une liquidité abondante, mais par la qualité de son infrastructure de confiance. Les plateformes, les fonds et les prêteurs qui combinent une souscription disciplinée et un accès transparent sont bien placés pour rester pertinents. Ceux qui traitent le crédit privé comme un produit de rendement plutôt que comme une activité exigeant une gouvernance intensive risquent de rencontrer des difficultés à mesure que le cycle deviendra moins clément.

Références (APA)

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  • Crowdfunding Monitor Switzerland. (2024). Crowdfunding Monitor Schweiz 2024. Haute école spécialisée de Lucerne. https://hub.hslu.ch/crowdfunding/
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  • Office fédéral de la statistique. (2024c). Dépenses de recherche et développement. Confédération suisse. https://www.bfs.admin.ch/bfs/en/home/statistics/education-science/research-development.html
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  • Haute école spécialisée de Lucerne. (2024). Crowdfunding Monitor Schweiz 2024 : principales conclusions. HSLU. https://hub.hslu.ch/crowdfunding/
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  • Moody’s Investors Service. (2024). Crédit privé européen : conditions de crédit et perspectives de défaut. Moody’s. https://www.moodys.com/
  • PitchBook. (2025). Rapport mondial sur la dette privée : mise à jour semestrielle. PitchBook Data, Inc. https://pitchbook.com/
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  • Banque nationale suisse. (2024). Rapport sur la stabilité financière. BNS. https://www.snb.ch/en/publications/research/financial-stability-report
  • Rapport sur le capital-risque en Suisse. (2025). Rapport sur le capital-risque en Suisse 2025. Startupticker.ch AG & SECA. https://www.startupticker.ch/en/swiss-venture-capital-report
  • Swissnex. (2025). Tendances en matière d'investissement dans les start-up suisses en 2024. Swissnex. https://swissnex.org/

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